En 1907, Marcel Proust entame l’écriture de À la recherche du temps perdu. Une création littéraire à laquelle il va désormais entièrement se consacrer. Dès lors, le jeune dandy rentier qui se rêve écrivain, sans avoir encore fait ses preuves, sort de moins en moins de chez lui jusqu’à quasiment ne plus sortir sauf quelque fois le soir. Il vit de plus en plus couché. Il ne mange presque plus non plus. Grand asthmatique, perclus d’autres maux il vit avec le support de diverses médications souvent contradictoires entre elles et extrêmement puissantes pour la plupart. Peu à peu, l’homme se consume. Il mourra d’une bronchite mal soignée en 1922 mais surtout à l’achèvement de cette œuvre riche de trois mille pages. Un roman en sept tomes qu’il veut être une « cathédrale» et dont il avait d’ailleurs écrit le dernier chapitre dans la foulée du premier.

C’est tout un microcosme qui prend vie sous la plume de l’écrivain, celle de la haute et bonne société en pleine décadence en ce début du 20ème siècle, la sienne. Mais si À la recherche du temps perdu est une fresque elle n’est pas une fresque réaliste, sur le modèle de Balzac ou de Zola. L’expérience d’écriture est avant tout celle de la transcendance du souvenir vécu en une œuvre romanesque dont le sujet même est l’action du temps et de la réminiscence centrée principalement sur des questionnements sur l’amour, la jalousie, l’homosexualité, l’enfance, le rapport avec la mère et avec comme support des personnages, des lieux. L’intrigue, le déroulement de l’action, les évènements vécus par les personnages ne sont pas le sujet. L’écriture se love elle aussi dans ce mouvement du souvenir, elle en suit le rythme, les impulsions comme la parole ou les images dont elle est le vecteur. Elle peut se traduire par des phrases courtes, brèves même, ou par d’autres, longues. Ce sont ces longues phrases qui ont marqué les esprits et auxquelles on associe souvent Proust.
Si À la recherche du temps perdu possède une vision sombre sur l’échec et le vide de l’existence et de la société à laquelle il appartient, elle n’est cependant pas dépourvue d’humour et même souvent d’un humour caustique envers les quelques deux cents personnages qui la peuplent. L’humour est même un moyen de dire, de peindre.

Dans Dans la tête de Proust, l’auteure metteure en scène Sylvie Moreau ne cherche pas à adapter l’œuvre mais à nous faire vivre l’expérience de création du romancier qui écrit, revit ses souvenirs, rêve son œuvre et les personnages qui l’anime. Mais il ne s’agit bien sûr pas d’une œuvre didactique. En nous emmenant dans « un musée vivant » elle nous fait découvrir une œuvre dont elle dit : »… J’ai (donc) lu avec avidité ces trois mille pages qui ont marqué ma vie et changé mon regard sur le monde. J’ai été fascinée, happée par la galerie de personnages créés par Proust, mais surtout par la profondeur de sa connaissance de l’âme humaine et de ses travers les plus profonds. Ce regard sur l’art et la vie m’a accompagné toute ma vie et encore aujourd’hui. Il reste pour moi toujours aussi pertinent… » Le choix du Théâtre Omnibus, le corps du théâtre, pour monter sa pièce est au cœur de sa démarche artistique. Ce choix en signe l’originalité d’approche en même temps que sa pertinence.

Le mime, la chorégraphie, l’expression par le corps, soulignent ces portraits des personnages de Proust et de l’auteur lui-même, les sensations qui accompagnent, forment un souvenir autant que l’écriture. Parce qu’un souvenir passe par le visuel, parce que le langage du corps en dit tout autant sur le caractère des personnes, le mime était pour Sylvie Moreau le choix nécessaire. Pour nous, il renforce en même temps qu’il incarne, la force des extraits de Proust qui sont lus tout au long de la pièce dans un décor de chambre à coucher avec des encadrements de tableaux d’où apparaitront les acteurs. L’artifice du musée vivant conçu en quinze tableaux, faisant alterner la présentation du processus de création littéraire, de la vie de Proust malade, alité soutenu par Céleste son indéfectible gouvernante ou l’incarnation des personnages avec un guide pour nous accompagner est lui aussi excellent. Chacun de ces tableaux illustre soit les principaux êtres du livre, le baron de Charlus, la duchesse de Guérmantes, Odette, Swann, Jupien, Céleste, Mme Verdurin soit des temps forts de la réminiscence,( la madeleine) soit les grands procédés d’écriture ( le questionnaire de Proust, la ) soit enfin les moments les plus connus et structurants de la vie de l’auteur ( ses crises d’asthme, sa mort…). Ainsi une symbiose s’effectue sous nos yeux entre les personnes qui ont croisé la vie de Proust et l’ont inspiré, les personnages qui sont nés de cette alchimie entre le réel et ses souvenirs, notre découverte de ce qui se joue sous nos yeux et enfin la fascination de l’auteur metteur en scène pour Proust. Le résultat est superbe sur le plan plastique comme artistique souligné par l’excellence des comédiens mimes, les sélections de textes, la justesse des interventions du guide, les décors ou même la musique. Saluons tout particulièrement l’exceptionnelle performance des cinq acteurs, Bryan Moreau, Isabelle Brouillette, Jean Asselin, Nathalie Claude et Pascal Contamine qui sont de plus capables de passer en un rien de temps d’un personnage à l’autre. En effet quinze personnages sont joués par cinq acteurs et même quatorze par quatre puisque Pascal Contamine n’interprète que Marcel Proust. la plupart des « tableaux » sont de parfaites réussites notamment le Quatuor poulet, Le questionnaire de Proust, la danse des insectes, Mon salon est mieux que le tien, Le véronal et ses amis, Le cobra cabré…

On devrait donc quitter cette pièce ravis, ébahis, … Pourtant, quelque chose nous retient d’y adhérer complètement. Perception purement personnelle probablement mais liée à un phénomène récurent de l’incarnation par un acteur d’un personnage historique ou d’un héros d’un récit. Chacun de nous se forge dans sa propre tête une image d’eux. Et quand votre image n’entre pas en concordance avec celle du metteur en scène le hiatus se produit. C’est ce que j’ai ressenti en face du Marcel Proust de Dans la tête de Proust. Non pas que Pascal Contamine ne soit pas excellent dans son interprétation : il l’est. Mais ce sont plutôt les choix de Sylvie Moreau qui ne cadrent pas totalement tant par le physique de l’acteur et sa forme physique ( le Marcel Proust qui nous est présenté ne porte pas vraiment les traits d’un être de plus en plus épuisé qui se consume tant par l’acte d’écrire que par sa maladie et les remèdes qu,il absorbe) que par la gestuelle et la chorégraphie qu’on lui demande d’interpréter. En effet, en choisissant «…Un grand Bal du souvenir recréé par la tête d’un homme quasi-immobile. Une tempête de corps dans une petite chambre…», il me semble que Sylvie Moreau laisse de côté tout un pan de Proust l’auteur : Le ravage, la destruction de l’homme alors que l’œuvre grandit comme si le souffle de vie qui passe de l’un à l’autre et la fureur d’écrire n’étaient pas exprimés. Proust retravaillait en permanence ses manuscrits, fiévreusement. Le rapport au médium du manuscrit est ici primordial dans l’acte de création. Tout ne se passe pas uniquement dans les rêveries, les souvenirs ou leur contemplation comme souvent la mise en scène nous le laisse voir…dans la tête de Proust Or ici, c’est à peine si on le voit écrire et encore écrit-il dans un livre qui tient plus du cahier de comptabilité que des manuscrits « vivants » d’un auteur. On n’atteint pas la force du rendu de la destruction entraînant la mort de l’être par la création de Milos Forman dans le film Amadeus ou celle d’Ariane Mnouchkine dans le film Molière. Dommage car à n’en point douter l’auteure-metteure en scène le pouvait. Elle en avait saisi la puissance, comme ses écrits du dossier de pièce le montre. Elle et les comédiens, comme le reste de la pièce le démontre, en avait le talent.

Dans la tête de Proust, pastiche, collage et fabulations
Production : OMNIBUS le corps du théâtre http://mimeomnibus.qc.ca/
Texte et mise en scène: Sylvie Moreau
Assistance à la mise en scène: Laurence Castonguay Emery

Interprétation
Jean Asselin : le Baron de Charlus
Bryan Moreau: Swann, Jupien
Isabelle Brouillette : Jeanne (la guide), Odette, Mme de Guermantes
Nathalie Claude : Céleste, Mme Verdurin, l’amante anonyme
Pascal Contamine : Marcel Proust

Conception
Musique et environnement sonore : Ludovic Bonnier
Lumières : Mathieu Marcil
Scénographie et direction technique : David Poisson
Costumes : Charlotte Rouleau

17 février-21 mars
Prix : 33$

Théâtre Espace libre
1945, rue Fullum
Montréal, (Québec)
H2K 3N3
http://www.espacelibre.qc.ca

billeterie
(514) 521-4191
[email protected]
administration
(514) 521-3288

© photo: Catherine Asselin Boulanger