Shaka Ponk

The Evol’

Le nouvel album disponible le 17 novembre

C’est que depuis leur dernière apparition en public en septembre 2015, il s’en est passé des choses. Des attentats ont eu lieu, un état d’urgence a été décrété, des vagues de migrants ont déferlé. Ajoutons au tableau ces crises aigues – politique, économique, écologique – qui nous ont contraint à une prise de conscience collective sur une situation particulière, un moment exceptionnel de l’Histoire où l’évolution de l’humanité semble en effet hésiter entre basculer du côté du mal ou de l’amour. Même si les choses ne sont évidemment pas si simples. D’où la pertinence de ce titre, The Evol’, qui fait tenir en équilibre précaire sur ses deux syllabes les enjeux de notre temps. D’où la diversité des humeurs et des approches sonores de ce disque  percutant et parfois caressant.

Question évolution, Shaka Ponk n’a pas feignanté au cours de ces deux années. Après la tournée marathon (plus d’un million de spectateurs en France) qui a suivi la sortie des albums The White Pixel Ape et The Black Pixel Ape (200 000 exemplaires en France), ils ont d’abord repris des forces. Pour ensuite investir un nouveau lieu plus vaste et autonome, passant de l’ouest à l’est parisien. Dans un QG baptisé La Factory, ils ont installé leur matériel pour se consacrer à la musique, à la vidéo, au graphisme. L’endroit a également été aménagé pour vivre la suite de ce qui conditionne quand même leur indéfectible unité : cette aventure humaine qui dure depuis 13 ans. Unité célébrée dès ce premier titre, Gung Ho, ayant la valeur d’un renouvellement de serment façon « un pour tous, tous pour un ». Dans ce lieu, ils ont surtout pu faire usage d’un élément essentiel qui leur avait toujours fait défaut jusqu’à présent : le temps. « D’habitude, on doit tout réaliser dans la précipitation, sons, textes, images souligne Frah, le chanteur. Cette fois, on a pris le temps d’essayer de nouvelles choses, de nouvelles machines. On s’est lancé dans de nouvelles approches. » « On a surtout pris le temps de s’amuser renchérit Steve, le clavier,  alors que d’habitude c’est très tendu. » Au final, ils sont passés d’une production percutante mais ramassée à une définition sonore tout aussi efficace mais plus conforme à leurs attentes. « Avec ce son élargi, les frustrations de chacun ont été gommées » précise Steve. « De toute façon, on n’aurait pas lâché tant qu’on n’avait pas un album qui nous plaisait conclut Frah. Et là, c’est le cas. »

Dans ce spectre sonore augmenté, la guitare de C.C., la basse de Mandris, la batterie de Ion, les claviers de Steve et les voix de Frah et Samaha s’épanouissent séparément tout en renforçant l’impressionnante cohésion qui reste leur marque de fabrique. Encore fallait il aussi y faire entrer le monde. Le leur et celui dont l’évolution chaotique les consterne, les attriste, les fait hurler de rage ou de rire. Des attentats récents, de ces évènements qui, comme le dit tristement Samaha « ont changé à jamais notre façon de sourire », est venu Wrong Side, chanson évoquant le fanatisme au sens large. Du cynisme des plus nantis à l’égard d’une planète en piteux état, et envers les générations futures condamnés à y vivre, ils ont tiré Bunker. On connaissait déjà leur combat pour l’écologie.  Avec Killing Hallelujah, on goutte à l’engagement de certains de ses membres (les véganistes Frah et Samaha) pour la cause animale. Tandis qu’avec Share A Line, ils partagent leur inquiétude à propos de la banalisation des drogues dures chez les plus jeunes. Tout ceci agencé sous forme de saynètes habilement mises en scène, ce qui leur évite tout moralisme. Percuter sur les travers de leurs contemporains, qu’il s’agisse de l’esprit de meute sur Wataman, de la violence en couple sur Fear Ya, du côté bidon que révèle parfois le milieu musical sur On Fire, ils savent faire. S’abandonner à l’ivresse de leur propre et pure énergie dans Gung Ho, faire de l’auto dérision dans Slam (accompagné d’un rap hilarant signé Edouard Baer) ou mettre les pendules à l’heure sur leur identité artistique dans Rusty Fonky, ils savent aussi. Plus étonnant peut être pour un groupe à ce point catalogué « hard core », est de les voir cerner avec compassion le personnage meurtri de Faking Love, de faire revivre une jeune fan décédée dans le très folk Summer Camp, ou d’étaler leurs doutes existentiels au grand jour dans Mysterious Ways, leur première ballade. Signe que sous sa carapace de métal à l’épreuve des balles, ce groupe sans équivalent, dont la rageuse expressivité, la fureur cathartique demeurent intacte, sait aussi aborder des sujets délicats, tourner autour de thèmes sensibles. Signe que The Evol’ est non seulement leur album le plus riche et abouti musicalement mais aussi le plus mûri humainement.

Dans The Evol’, disponible le 17 novembre prochain via tôt Ou tard, il y a « évolution » mais aussi, à une voyelle près, une allusion au mal (« evil » en anglais). Pris à l’envers, le mot devient « love », l’amour. Ce petit vocable réversible nous fait comme ça jongler mentalement avec plusieurs idées et offre le titre idéal au sixième album de Shaka Ponk, groupe qui s’est toujours  fait un devoir d’être en prise avec son époque, qui derrière sa puissance de feu entend bien en sonder la complexité.