Clean Slate

Depuis sa fondation en 2005, Talisman Théâtre adhère à la mission rédigée par ses fondatrices: produire des premières de textes contemporains québécois traduits pour la scène anglophone.

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Après voir adapté et monté des textes tels que  »Billy : The Days of Howling » (Fabien Cloutier),  »Coma Unplugged » (Pierre-Michel Tremblay) ou encore  »Yukonstyle » (Sarah Berthiaume), la compagnie Talisman Theater s’attaque au texte  »Table rase » de Catherine Chabot ayant été présenté il y a quelques années à Espace Libre.

Affrontant une tragédie, six jeunes femmes se réunissent au chalet où elles ont passé leurs étés d’adolescentes. Elles boivent, elles rient et elles s’avouent les choses qu’elles n’ont jamais eu le courage de se dire. Inspirées par la décision incompréhensible de leur amie présente ce soir-là de vouloir mettre fin à ses jours, les filles font le pacte de laisser leurs problèmes derrière elles et décident de repartir à zéro.

Pour cette adaptation anglophone, la metteure en scène Leslie Baker (fondatrice de la compagnie The Bakery) propose une mise en scène plus éclatée et moins réaliste que la version francophone. Dans la boîte noire de La Chapelle, d’immenses planches de bois (sur lesquelles on peut lire des mots tels que  »Ipod »,  »anxious » ou  »Roger ») sont installées contre les murs, le tout rappelant la construction d’un barrage (tout en évoquant le chalet). Cela donne également un effet  »point de fuite » vers le centre de la scène où toute l’intrigue se déroulera. Dans cette arène, les interprètes se livreront à des dévoilements parfois douloureux, comme si on assistait aux derniers regrets d’une mourante. L’ambiance donne à la fois l’impression d’être dans le jugement dernier et à la croisée des chemins. Les protagonistes sont empreintes d’autant de douceur que de violence les unes envers les autres, témoignant de la complicité qui s’est forgée au fil des années. Les conversations semblent malgré tout souvent légère; mais ce n’est que pour dissimuler l’angoisse qui habite les personnages, qui savent toutes que la soirée devra se terminer par la fin inéluctable de leur amie chère. En effet, on apprend au fil de l’histoire que l’une d’elles est atteinte d’une maladie incurable et qu’il n’y a plus d’espoir. On comprend que la protagoniste en question a décidé de mettre fin à ses jours par suicide assisté en étant en présence de ses 5 meilleures amies. Ceci dit, le texte comporte quelques faiblesses d’un point de vue dramaturgique. Bien que l’on comprenne la volonté des personnages de vouloir fuir la situation et alléger la tension qui s’impose, on regrette que les conversations tournent presqu’exclusivement toutes autour de la sexualité – même si le texte aborde des sujets parfois tabous ou peu abordés sur une scène, ce qui équilibre le tout. La fin touchante nous pousse à nous projeter dans une potentielle situation. Que ferions-nous s’il ne nous restait qu’une soirée à vivre, avec nos ami.es ou notre famille ? Après tout, c’est un thème universel qui mérite d’être abordé selon différentes perspectives et, en cela le texte fait mouche.

La scénographie propose de belles images et nous lance sur certaines pistes assez ouvertes à l’interprétation. Là où la version francophone créait un style ultra-réaliste, où les répliques se chevauchaient constamment avec virtuosité, la version anglophone est posée et verse plus dans le symbolisme. Des cellulaires sur lequel il est écrit  »Wine » remplacent les verres de vin, les chaises et la table sont un assemblage ingénieux de planches et le tout (costumes compris) est recouvert de noir. Même si l’univers esthétique est cohérent et nous fait penser à une maison qui aurait été démantelée délicatement pièce par pièce, le tout reste un peu froid et se détache de cette ambiance chaleureuse propre aux soirées de chalet que les interprètes tentent de garder tout au long de la soirée. Les éclairages viennent soutenir avec justesse une proposition sobre. On aurait, par contre, apprécié sentir quelque chose d’un peu moins léché dans l’ensemble, car l’univers somme toute propre ne nous permet pas de pouvoir plonger dans la tragédie qui se trame au fur et à mesure que la pièce avance. Malgré une bonne distribution, le rythme peine à trouver sa place dans cette suite de discussions entrecoupées de temps morts (crées en bonne partie par des malaises d’engueulades). Cela dit, le rythme trouvera probablement sa place au fur et à mesure des représentations car, bien qu’ayant une partition textuelle précise, la metteure en scène aura beaucoup travaillé avec les interprètes par improvisation pour construire la pièce. Un rythme juste n’arrive pas du jour au lendemain et peut-être auront-elles manquées de temps, comme cela arrive souvent dans les processus de création. Malgré quelques lacunes, le tout reste cohérent et la proposition finale de Leslie Baker et de ses interprètes se tient.

La Chapelle renouvelle une fois de plus sa volonté de proposer des pièces de théâtre anglophone et est l’une des seules à Montréal à permettre aux deux milieux de se rencontrer, même si cela n’arrive que rarement. Pour cette raison, les vendredis sont des représentations avec sur-titrages en français. Préparez-vous, par contre, les répliques fusent et cela risque d’être un défi de lire les surtitres et de suivre le récit si vous ne comprenez pas du tout l’anglais.

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Clean Slate continue son parcours jusqu’au 30 mars 2019. Pour l’horaire exact des représentations, (les heures varient selon les jours et il y a relâche le mercredi) visitez :

https://lachapelle.org/fr/programmation/clean-slate .

Un texte de Catherine Chabot (traduction de Jennie Herbin) avec la collaboration de Brigitte Poupart, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin

Mise en scène – Leslie Baker

Interprètes – Cleopatra Boudreau, Rebecca Gibian, Gita Miller, Michelle Langlois-Fequet, Kathleen Stavert, Julie Trepanier et Christian Daoust

Dramaturgie – Maureen Labonté

Éclairages – Cédric Bouchard-Delorme

Conception sonore – Peter Cerone

Scénographie – Peter Bottazzi

Author: Thomas Duret

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