Construire des murs

 Formés au théâtre et aux arts du cirque, les membres de Blick Théâtre ont d’abord fondé la compagnie Le Boustrophédon en 2006 autour de la création collective Court-Miracles qui, après quelques 500 représentations en France, en Europe et dans le monde, tourne encore aujourd’hui. Suite à cette collaboration, Johanna Ehlert, Matthieu Siefridt et Loïc Apard ont poursuivi leur ligne artistique avec [hullu] et créé Blick Théâtre, avec Dominique Habouzit en tant que coauteur. Leurs créations traitent du regard sur l’autre et de différence, posant sur l’être humain un regard tendre et sans jugement.

[hullu] est un théâtre de faux-semblant, sans paroles, mélangeant humains et marionnettes. Assis au milieu de nulle part, deux hommes s’occupent d’une femme; elle ne les comprend pas. Lorsqu’elle se sent dépassée par le monde extérieur, elle trouve refuge dans sa tête, un ailleurs fantasque peuplé de petits êtres étranges. Tiraillée, elle oscille entre ces deux mondes sans savoir comment les faire cohabiter. Mais la fuite vers cet univers familier devient enfermement. L’alternance entre réel et imaginaire se détraque…

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Pour l’ouverture du Festival Casteliers, le choix de la direction artistique s’est arrêté sur un excellent projet. [hullu] (signifiant  »folie » en finnois), est une pièce démontrant une grande maîtrise, tant au niveau de la dramaturgie, de la manipulation de marionnettes que de la conception scénographique. Dans cette pièce sans parole alliant marionnette et jeu physique (où on sent les inspirations de la danse et du cirque), on aborde (entre autre) les thèmes délicats de l’autisme, de la solitude, des rapports de domination, de la rêverie et du cauchemar. La prémisse raconte que deux hommes s’occupent d’une femme, mais il va sans dire que  »s’occupent » est un faible mot pour décrire les premières scènes sur les chaises, alors que les deux hommes contrôlent pour ainsi dire chacun des faits et gestes que la femme commet, parfois par inconsciemment. Le parallèle avec l’actualité, en ce qui concerne les rapports de domination que les femmes subissent encore et toujours, est évident.

L’état d’aliénation dans laquelle l’interprète femme se trouve l’amène à chercher refuge dans sa tête, un lieu dans lequel un grand mur s’érige pendant une scène mémorable de par la lenteur (très efficace) de sa construction. Des petits personnages s’affairent à la tâche comme des fourmis et tentent de garder le fort lorsque les deux hommes essayent tant bien que mal de passer à travers le mur. Alors que l’on alterne entre scènes du monde extérieur et du monde intérieur, la frontière entre les deux se brouille rapidement et les univers ne font plus qu’un, créant des partitions à la fois logiques et incompréhensibles. Cette incompréhension du monde dans lequel on vit et dans lequel on interagit peut facilement nous pousser à nous refermer sur nous-même, quitte à construire des murs en soi pour repousser toutes tentatives d’intrusion. Le sujet est amené de manière poétique et philosophique, sans compter la grande précision des interprètes-manipulateurs.trices qui ajoutent beaucoup au réalisme, voir à créer l’illusion tant certaines manipulations sont bluffantes. On sent que les créateurs.trices prennent leur temps sur scène pour construire ces tableaux entre lesquels on navigue et c’est très apprécié. Avec [hullu], Blick Théâtre nous propose une pièce abordant un sujet pertinent, à la composition organique et au rendu ingénieux.

Le Festival de Casteliers se déroule jusqu’au 10 mars. Pour plus d’infos : https://casteliers.ca .

CRÉDITS

Texte : Loïc Apard, Johanna Ehlert, Sébastien Guérive, Dominique Habouzit, Thomas Maréchal et Matthieu Siefridt

Mise en scène : Dominique Habouzit

Scénographie : Patrick Konieczny et Steve Duprez

Conception des marionnettes et des costumes : Johanna Ehlert

Musique : Sébastien Guérive

Éclairage : Thomas Maréchal

Interprètes :Loïc Apard, Johanna Ehlert et Matthieu Siefridt

Marionnettiste et Femme en noir : Élise Nico

Réalisé avec le soutien de l’Institut français, de la Région Occitanie et du Service de coopération et d’action culturelle du Consulat général de France à Québec

Author: Thomas Duret

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