La réunification des deux Corées au théâtre de la Bordée

Le théâtre de la Bordée amorce sa saison 2018-2019 avec une pièce qui dépeint les difficultés des relations amoureuses. En vingt tableaux parfois forts d’intensité, parfois comiques, les comédiens portent avec brio les textes de Joël Pommerat mis en scène par Michel Nadeau.

Un titre intriguant

Si on ne s’aventure pas à lire le résumé de la pièce, on pourrait croire qu’il s’agit d’un drame de guerre, à un combat de territoires, une lutte de frontières terrestres. On s’aperçoit par la suite qu’il s’agit d’une métaphore, et que l’impossibilité de réunir les deux Corées porte avec force les difficultés des relations amoureuses contemporaines. En effet, comment peut-on vivre à la fois si proche et si loin, en se déchirant ainsi dans les non-dits, les mensonges, les conventions et l’abandon tragique de soi?

Mise en scène minimaliste mais efficace

L’enchaînement des sketches au fil des deux heures de la pièce s’effectue de façon fluide, car les décors offrent des configurations multiples. Ce sont de grands murs imposants qui occupent toute la hauteur de la scène. La perspective ainsi créée une pression sur les personnages : un drame qui les dépasse les entourent. Ils ne s’en échappent pas. Cet enchaînement de courtes histoires assure aussi un rythme soutenu à la pièce. La réunification des deux Corées compte une cinquantaine de personnages qui sont joués ici par neuf comédiens dans la mise en scène de Nadeau.

Les éclairages viennent aussi ajouter une touche magique, parfois au décor, parfois en appui à l’émotion que le metteur en scène a voulu souligner dans le tableau. Le message passe en toute sobriété.

Jeu des comédiens

Sans pour autant déplorer la qualité du jeu des comédiens, j’ai l’impression que le texte n’offrait pas toujours la fluidité requise pour que ceux-ci expriment mieux les émotions de leurs personnages. Cela s’effectuait la plupart du temps sans heurt, mais il arrivait qu’on les sentît engoncés dans des dialogues stricts. Je salue particulièrement les performances d’Olivier Normand qui se prête à la chanson pour quelques reprises durant la pièce, ainsi que celle d’Emmanuel Bédard. La scène la plus puissante selon moi se joue entre les personnages de Véronika Makdissi-Warren et Alexandrine Warrren, au moment d’une séparation qui ne peut se concrétiser : « J’accepterai de te quitter quand tu m’auras redonné ce qui m’appartient, cette partie de moi qui se trouve en toi. » Déchirant.

Vingt tableaux, vingt échecs

Si les Inuits ont cinquante façons de décrire la neige, les spectateurs de la réunification des deux Corées font face à vingt façons de décrier l’impossible des relations amoureuses. Nous faisons face à un lourd constat : est-ce que l’amour tel que nous le concevons existe sans douleur? C’est sans contredit ce fil conducteur qui lie chaque scène, chacune exposant une tragique tranche de vie. Cette pièce fait réfléchir par ses personnages déchirés et son discours plutôt pessimiste.

Je ressors habituellement la tête pleine de questions après une pièce de théâtre. Celle qui me martèle depuis quelques jours est la suivante : « Y a-t-il un amour sans peine? » Comme unique réponse, je me satisfais des sourires et des câlins quotidiens que j’échange avec ceux que j’aime, dans l’espoir d’éviter une réunification des deux Corées.

 

La réunification des deux Corées, une pièce de Joël Pommerat

Présentée au Théâtre de la Bordée du 18 septembre au 13 octobre 2018

MISE EN SCÈNE : Michel Nadeau
ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE : Amélie Bergeron
DÉCOR : Véronique Bertrand
COSTUMES : Julie Morel
LUMIÈRES : Caroline Ross
MUSIQUE : Yves Dubois

crédit photo: Pierre-Marc Laliberté

Auteur: Yannick Lepage

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